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mardi 24 août 2010

La Petite Dorrit (Little Dorrit) - Charles Dickens - 1857


Après la mort de son père, Arthur Clennam revient à Londres pour se rendre auprès de sa mère invalide et lui remettre une montre que lui a confiée son père mourant. La réaction violente de sa mère semble confirmer les suspicions d’Arthur sur l’existence d’un grave secret de famille. De plus, l’étrange bonté dont elle fait preuve envers sa jeune couturière, Amy Dorrit, pousse Arthur Clennam à s’intéresser à la jeune fille. Elle-même se comporte de manière singulière, insistant pour manger seule, refusant de se mentionner sa vie privée. Un jour, il la suit jusqu’à chez elle : c’est ainsi qu’il découvre la Marshalsea, la prison pour dette, et fait la connaissance de William Dorrit emprisonné depuis plus de vingt ans.


Chers amis, voilà un roman passionnant, sur les thèmes de l’emprisonnement, l’immobilité, l’enfermement, la captivité, l’isolement, l’aliénation, la contrainte, l’oppression. Et en effet, ce n’est pas la petite Dorrit la véritable héroïne de l’histoire, contrairement à ce que le titre indique. Ces choses là sont très farceuses, et se plaisent à induire l’innocent lecteur en erreur. Au hasard : Le Rouge et le noir, qui est un peu la meilleure blague de l’histoire des titres, suivi de près par Oh Les beaux jours et Les Trois mousquetaires, qui étaient cinq, comme chacun le sait. Il va falloir que je songe à en faire un billet. Mais il semble que je digresse, et bien que la digression soit éminemment dickensienne (comme on le verra plus tard) je vais tâcher de revenir au propos initial qui traite de la véritable héroïne de l’histoire que je vais dévoiler sous vos yeux ébahis : la prison pour dette. C’est à elle qu’on vient et qu’on revient ; c’est elle qui menace, fascine et façonne les esprits, et on retrouve sa marque bien au-delà de ses murs, bien au-delà des frontières de Londres, et même de la Grande Bretagne. Elle est matériellement présente durant toute la première partie du livre ; une véritable société parallèle s’est développée en son sein, et son roi n’est autre que le doyen des prisonniers, William Dorrit, dont la grandeur n’a d’égale que la médiocrité.


La deuxième partie du roman est placée sous le signe des voyages, et là on observe les agissements d’une autre société, celle des Anglais à l’étranger. Elle se situe en contraste avec la première partie, mais non en opposition car la prison pour dette est toujours présente dans l’esprit des personnages, bien qu’elle ne soit que rarement mentionnée. Son ombre plane sur les canaux de Venise, les ruelles de Rome, les sentiers des Alpes, ce qui leur donne un petit côté brrrr qui n’est pas pour déplaire à votre humble servante.




La prison, comme Ursula, est brrr et tentaculaire.


A ce sujet, je retrouve le côté dark de Dickens que j’aime tant : les secrets de famille, la confusion entre rêve et veille, les magouilles, les maisons sombres et labyrinthiques, les personnages louches et excentriques. On a un méchant très méchant français et galant homme de son état. On a une vieille fille misanthrope et paranoïaque. On a la très volubile, nostalgique et dodue Flora Finching. On a Affery, la servante victime d'hallucinations. Les personnages sont tous affectés de torsions, de bizarreries ; c’est moins la cas que dans d’autres Dickens - et la preuve est qu’il n’y a aucun personnage de la Petite Dorrit qui ne soit entré dans le paysage culturel anglais comme Miss Havisham, ou Uriah Heep, ou Fagin - mais ça n’en reste pas moins réjouissant. Ils donnent lieu à des scènes flamboyantes, comme le délire de William Dorrit au milieu d’un dîner mondain, comme la confession éclatante de Mrs Clennam, comme la disparition de Rigaud.


Et en même temps, comme toujours chez Dickens, ce dark side cohabite avec un univers très réaliste : le Londres des spéculateurs, des indigents, des artistes, des ingénieurs, des financiers, des arrivistes, des fonctionnaires. La critique du bureau des circonlocutions est savoureuse, et annonce la SDN de Belle du Seigneur. Dans La Petite Dorrit, bien plus que dans les autres romans de Dickens, il est question d’argent, d’emprunts et de dettes, de spéculation et de ruine (d’ailleurs, la crise financière décrite dans la deuxième partie a quelque chose de très actuel et moderne). C’est par l’argent plus que par les titres que les personnages grimpent les échelons de la société, et en redescendent presque aussitôt.



(c'est moi ou ce truc ressemble à un phallus?)

Et bien sûr, la complexité des intrigues, les liens insoupçonnés et insoupçonnables entre les personnages qui se développent sur tout le continent européen, les naissances et les chutes d’empires qui affectent les destins de tous, tout cela est hautement prenant. Tout est digression dans ce roman (je vous avais dit qu’on y reviendrait), mais au final, elles se recoupent toutes (comme dans mes billets, en toute modestie).


C’est un des romans de Dickens que j’ai préféré, et je n’ai pas vu passer le petit millier de pages. Je le considère comme un très grand livre. Quel dommage qu’il soit si peu connu en France, et surtout si pas publié en poche. Il existe en Pléiade seulement, et pour la démocratisation de la culture, on repassera. J’ai posé cette question une fois : pourquoi les meilleurs Dickens ne sont-ils pas disponibles en poche? On m’a fait cette réponse laconique : parce que Dickens n’intéresse pas le lectorat français. Ah.


mardi 25 mai 2010

Le Maître de Ballantrae - R.L Stevenson - 1889

Les avis de Romanza et de Lilly qui m'ont décidée.



Le Maître de Ballantrae, c’est l’histoire, digne d’une tragédie classique, d’une famille qui se détruit de l’intérieur par la rivalité entre deux frères, avec pour témoin le vieux serviteur.

Au commencement fut la guerre: le soulèvement des Jacobites, Ecosse 1745. C’est en jouant à pile ou face que l’aîné, James Durie, le Maître, abandonne ses terres et décide de rejoindre le camp des écossais. Henry, le pâle cadet, rejoint celui des anglais, et hérite de la demeure et du titre.

On attend longtemps le retour du Maître ; quand la nouvelle de sa mort arrive, il est pleuré de tous et commence alors à hanter les mémoires : il devient le fantôme de son propre château et par son absence, efface son propre frère.


Mais le Maître revient: s’ensuit une persécution fine et subtile à l’endroit de son frère, à qui il réclame non seulement ses terres, mais aussi la femme qui lui était promise et que Henry a épousé.

Commence alors un combat à mort entre les deux frères ennemis qui les mène jusqu’au bout du monde, à travers les plaines et l’Océan, des Highlands écossais aux terres sauvages de l’Amérique, aux frontières de la sauvagerie et de la folie.


Le Maître de Ballantrae balance constamment entre les deux frères : d’un côté le roman d’aventure et de l’autre celui de la vie domestique, avec comme points de rencontre le retour, la fuite, la vengeance, l’errance, la poursuite, le duel.

Avec le Maître, il est question de pirates, de guerres, des Indes, de voyages en mer melvilliens. Du côté d’Henry, c’est l’enfermement, le huis-clos d’un château écossais, où l’enfer, c’est les autres (pour de vrai). C’est l’intendance d’un domaine, la prise en charge de la vie quotidienne, les accusations de lâcheté. D’un côté la flamboyance, de l’autre la médiocrité.

En même temps, l’un ne va pas sans l’autre, et c’est progressivement qu’ils vont se contaminer: Henry grandit et le Maître pâlit.


Mais il y a aussi du fantastique dans le Maître de Ballantrae. James est figuré comme le diable en personne, ou du moins c’est ainsi que le voit son frère. (et qui pourrait lui en vouloir?) En effet, il ressuscite un peu trop souvent pour être clair. La famille porte véritablement l’enfer en son sein, poursuivie qu’elle est par le Maître à travers les années, à travers le monde ; elle sème l’hiver partout où elle passe. D’ailleurs, le sous-titre du roman est bien «A Winter’s Tale», repris au grand Shakespeare.


Le Maître de Ballantrae est vraiment un des plus beaux personnages en littérature: il est très fin, d’une cruauté délicate, et extrêmement séduisant: c’est un pirate, un espion, un esthète, un voyageur, un exilé, un guerrier, un conteur. Il fascine comme un serpent, sans jamais perdre son emprise sur les autres malgré la distance, malgré les années. Et pour sa manie de jouer à pile ou face quand il s’agit de décider des grands décisions de sa vie, pour son côté séduisant et repoussant, j’ai envie de le rattacher à un des meilleurs méchants de Batman, j’ai nommé Harvey Dent.



Si le Maître est adapté au cinéma, je veux que ce soit John "Hiiiiii" Barrowman qui tienne le rôle. (ceux qui l’ont vu dans Desperate Housewives comprendront)


Voyez comme il peut être vilain.


Et que dire de la délicieuse langue légèrement archaïsante, et mâtinée de dialecte écossais. C’est exotique en diable!


Un roman passionnant que je recommande chaleureusement donc, d’une richesse, d’une densité et d’un rythme étonnants (puisque tout se concentre en deux cent pages seulement), et qui file directement dans mon top Quinze!


Une petite interrogation pour finir: Henry et James, ça fait bien Henry James si je ne m’abuse. Et là j’ai envie de dire: Wat ze phoque? Serait-ce un message subliminal?




Petit filou va!

lundi 8 mars 2010

Basil - Wilkie Collins - 1852





Avertissement: comme je n'ai pas trouvé de photos potables de la couverture du livre, je vous ai mis de jolies photos de basilic - car comme chacun le sait, "basil" en anglais veut dire basilic.




Basil, jeune et innocent aristocrate (notez le degré de raffinement de ces lieux chers amis: je n’ai pas utilisé le mot de trois lettres commençant par «c» et finissant par «on», j’ai dit «innocent») tombe amoureux fou au premier regard de la fille du drapier - la belle, la sensuelle, la sombre Margaret Sherwin. Dans le bus.

(alors que son visage était dissimulé par une voilette et qu’il ne lui a pas adressé la parole - c’est n’importe quoi ou bien? Si ça vous est déjà arrivé, amis lecteurs, je veux bien manger les pages de cinq cent treize Harlequins sans me plaindre. Juste signalez-le dans les commentaires)

Le bus donc. Notre jeune fou décide sans plus attendre de l’épouser et va lui demander son avis (enfin celui de son père, parce que c’est pareil). Le père est plutôt d’accord - jugez-en, le jeunot est aristocrate! Le problème est que le père de Basil, lui, ne voudrait pas de la fille d’un vulgaire marchand. (bien vulgaire le marchand, avec sa maison de nouveau riche et ses manières de commerçant - l’argent c'est sale, vous savez bien)

Le mariage est donc contracté en secret, et puisque Margaret est trop jeune, Basil accepte de ne consommer le mariage qu’un an après. Il a le droit de lui rendre visite chez ses parents (car Mr Sherwin est grand et magnanime), mais de chair il ne saurait être question. Ce mariage secret et chaste se déroule plutôt pas mal, aussi bien que les circonstances le permettent, jusqu’à l’arrivée de l’inexpressif, glaçant, et très respectable Mr Mannion. Basil se rend alors compte que ce simple clerc possède une grande emprise sur la famille, et que pas une décision n’est prise sans lui. Au bout d’un an, le jour où les deux amoureux peuvent enfin se livrer sans retenue aux plaisirs de la chose, Basil apprend qu’il a été la victime d’une vaste machination.


(Espérons que les parenthèses cesseront dans la suite de ce billet, mais je ne vous garantie rien - elles débarquent sans crier gare. (les bougresses!))


Si vous avez surmonté l’épreuve des parenthèses, vous vous serez aperçus que j’ai un regard un peu distancié sur ce premier roman de W.Collins. Beaucoup d’éléments me paraissent peu plausibles - cette histoire de coup de foudre dans le bus, le mariage non consommé (vous en connaissez beaucoup des garçons - et des filles aussi - qui veulent bien regarder sans toucher pendant 365 jours?), et la machination me paraît un peu tirée par les cheveux. Pour le coup, les trop nombreuses coïncidences m’ont parues suspectes, et pourtant Dieu sait que je ne demande qu’à croire tout ce qu’on me dit! Disons que sur un roman aussi court, ça gêne.


Et puis j’ai trouvé la narration à la première personne un peu trop explicite, longuette et développée. Les rêves qu’il fait sont livrés clefs en main - pas besoin de consulter Sigmund pour les décoder.



Oooopsie


Mais vous serez peut-être surpris d'apprendre que cette lecture a tout de même été très agréable. Déjà parce que ça se lit tout seul, comme à l’accoutumée chez Collins. L’écriture est fluide, l’intrigue tient en haleine, même si ça n’est pas du niveau de ses chefs d’oeuvres. Il y a de la folie, de la vengeance, de la fureur, de la trahison, de la faucheuse, de l’exil, du tourment, de la baston, et je n’ai pas peur de le dire haut et fort: je kiffe le sensationnel! (et je devrais peut-être même en faire un logo) Même si le tout débarque dans la deuxième partie du roman et parait un poil trop concentré.


Il pourrait s’agir d’une histoire de détective, si Basil était suffisamment malin pour lire tous les signes qui clignotent devant lui, à l'image de son homonyme chez Disney.




Mais on ne peut pas lui en vouloir, car on est un peu comme lui: on sait qu’un truc cloche, mais on n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Il faut qu’une lettre arrive sur un plateau et dévoile tout.

On retrouve ici le Collins adepte des documents, des lettres, des extraits de journaux intimes, qui permettent de reconstituer l’histoire de Basil - car la narration à la première personne est parfois insuffisante, interrompue, parsemée de blancs.


Et puis comme d’habitude chez Collins: les personnages valent leur pesant de chocolat au lait relevé d’une pointe de sel. Si Basil est palot (même s’il faut lui reconnaître le mérite de se marier hors de son rang), si sa soeur Clara est encore pire, Margaret est séduisante en belle jeune femme emportée, sensuelle, capricieuse, indéchiffrable. Mr Mannion est très énigmatique et révèle d’un seul coup sa profonde colère intérieure, poursuivant son ennemi tel un Achab (la comparaison s’arrête là). Mais mon personnage préféré est Ralph, le frère de Basil, ce libertin dandy qui s’est frotté à la fange du continent - au contraire de son frère, il est insolent, joyeux, spirituel, jubilatoire.


Et il se pourrait même qu’il y ait une critique sociale sous-jacente dans les parages, avec cette révolte des classes marchandes contre l’aristocratie de l'Angleterre victorienne. Ce n’est pas très clair, la narration étant du côté de l’aristocrate, mais on ne peut s’empêcher de se demander si la colère de Mannion est tout à fait injustifée. Et connaissant le Wilkie Collins de No Name, on peut se dire qu'on tient une piste.


Donc on n’y est pas encore tout à fait , mais malgré tous ses défauts, le Collins qu’on aime est déjà présent dans ce premier roman. Lisez le si, comme moi, vous êtes un grand fan devant l’éternel. Sinon, faites un sort à La Dame en Blanc, Sans Nom, ou Pierre de Lune.



jeudi 28 janvier 2010

David Copperfield - Charles Dickens - 1849




J’espère que vous ne commencez pas à saturer de Dickens - je sais qu’il a été abondamment commenté ces derniers temps sur l’Internet mondial. Cela dit, aucune trace de David Copperfield.


Dickens est un des tout premiers auteurs que j’ai découvert, sinon le premier - malheureusement, ma mémoire me fait défaut ici. Si un étrange individu prétendant être mon géniteur se manifeste en ces lieux, et affirme qu’en vrai, mes premiers livres sont les Monsieur Bonhommes, n’y prenez garde - tout cela n’est que diffamation.



Je connaissais quatre romans par coeur: David Copperfield, Oliver Twist, Les Grandes espérances, et Un Conte de deux cités. Je les ai lus des dizaines de fois chacun, et certaines images m’ont accompagnées depuis, comme David se faisant battre par son beau père, Miss Havisham et son gâteau moisi, Pip dans le cimetière, Oliver et sa gamelle. Je me suis donc imaginé - à tort - que je n’avais pas besoin de les relire, que tout ça faisait partie de moi, et que je maîtrisais grave.


Mais récemment, je me disais que ça faisait quand même une douzaine d’années que je n’avais pas remis le nez dedans. Un de mes voeux pour cette année étant de relire, j’ai relu, et j’ai commencé par David Copperfield. Il s’agit de la vie de David Copperfield racontée par David Copperfield, de son enfance malheureuse et misérable à son mariage, à son statut d’auteur à succès - du looser au beau gosse en somme.

Lorsque David naît, il n’a déjà plus de père, qui meurt six mois avant sa naissance. Il ne manque cependant pas d’amour, entouré qu’il est de sa jolie mère, jeune et frivole, et de sa nourrice Peggotty. Un jour, son bonheur disparaît avec le remariage de sa mère avec Edward Murdstone, dont la soeur emménage avec eux peu de temps après. David et son beau père se détestent et ne s’en cachent pas (ambiance). Toute relation devient impossible le jour où Murdstone lève la main sur David, et où celui ci le mord pour se défendre. David est alors envoyé loin de chez lui en pensionnat, où il fait la rencontre de Steerforth le beau gosse et de Tommy le boulet.



Bizarrement, de David Copperfield, je n’avais retenu que l’enfance, sûrement parce que je ne comprenais pas les histoires d’adultes, avec leurs mots bizarres comme «dettes», «droit», «lois». En relisant, je vois ce qui m’attirait dans cette première partie: c’est la dimension de conte, avec la jolie maman, le beau père monstrueux, la maison-bateau, le pensionnat de garçons où ils se racontent des histoires la nuit venue. Jane Eyre et David Copperfield seraient ici à comparer - comme si les deux adultes qui racontent leurs parcours réinjectaient dans leur discours la part de merveilleux qui leur avait été nécessaire pour supporter les vexations et privations de leur enfance d’orphelins.


Mais cette fantaisie, jamais dépourvue d’humour, se retrouve dans tout le roman, de façon plus ou moins appuyée, et je pense que c’est ce que j’aime chez Dickens. Donc une bonne fois pour toutes: NON, Dickens n'écrit pas ses histoires d'orphelins pour faire pleurer dans les chaumières. NON, Dickens n'est pas larmoyant. NON, ce n'est pas uniquement sentimental.

Il plante un décor quotidien très réaliste, irréfutable jusqu’au moindre détail. Londres est ici un véritable personnage, avec la description des rues sombres, ses cabinets d’avocats, ses commerces. Puis il introduit des personnages étranges, avec une légère distorsion. Par exemple, Uriah Heep est un personnage très crédible: il s’agit d’un pauvre associé d’avocat prêt à tout pour réussir. Mais la narration lui donne une viscosité, une onctuosité, une malignité, qui le rendent proprement dégoûtant, à la façon d’un Jafar. Un autre personnage, M.Dick, est considéré comme un peu fou, obsédé qu’il est par Charles 1er (et pourquoi pas?) et les cerfs volants. Même quelqu’un comme Tommy Traddles a une part d’étrangeté, avec les squelettes qu’il dessine un peu partout. Les personnages présentent donc tous des caractéristiques bizarres, des manies qui les définissent, qui les cadrent, et qui reviennent comme des leitmotivs. Ils sont tellement fixés dans leur nature, caricaturés, qu’on dirait parfois des personnages de conte noir, ou de comédie, au choix. Vous trouvez pas que Murdstone est un nom de méchant hyper méchant?

Virginia Woolf et Henry James trouvaient que les oeuvres de Dickens n’étaient pas hyper réalistes - genre pas crédible. Malgré tout le respect que je leur dois - C’EST CA QUI EST COOL!!!



Il y a l’exception notable de David, qui n’a jamais de personnalité fixe dans le roman - il n’est pratiquement jamais appelé par son prénom, ce qui en dit long. C’est un des rares personnages à changer: il est intéressant de voir comment il reproduit certains schémas de son enfance - lui dans le rôle du persécuteur cette fois-ci.

J’ai l’impression que seuls les enfants de l’enfance de David semblent évoluer dans le roman - les adultes n’ont jamais l’air de vieillir, mais demeurent fidèles à eux mêmes.



En tout cas, moi j’ai un peu évolué depuis l’enfance, et maintenant que je suis grande, non seulement je suis capable de comprendre les histoires de dettes, de lois, de droit, tout ça, mais en plus je vois du sexe là où je ne voyais que concordance parfaite entre les êtres. David et Steerforth n’auraient-ils pas une attirance homosexuelle l’un à l’égard de l’autre? Et l’oncle Peggotty entretient-il un amour tout à fait pur pour sa nièce Emily? La façon dont il parcourt le pays pour la retrouver, tel un Rochester enfiévré recherchant sa Jane, nous laisse penser le contraire. Et la pauvre Agnès, la «soeur», «l’ange», n’a-t-elle pas envie de se révéler comme être sexué? Dora n’est-elle pas l’incarnation de la propre mère de Davis?

Sachez le: David Copperfield, c’est chaud.


En relisant Dickens, j’ai dépassé la simple intrigue pour découvrir son inquiétante étrangeté, son humour, ses personnages légèrement difformes. J’ai trouvé un nouveau livre en David Copperfield, et pour cela je vais faire une petite danse de la joie dans mon salon.



PS: Oui, je sais que mes images n'ont aucun rapport avec mon texte. Mais l'important est qu'elles aient un rapport avec le roman? Non?


dimanche 15 novembre 2009

Sans nom (No Name) - Wilkie Collins - 1862


C’est Erzébeth, la belle, la merveilleuse, qui m’a fait découvrir Wilkie Collins. Elle a soigneusement empaqueté un exemplaire de la Dame en Blanc, l’a assorti d’un thé noir à la violette et de sucettes, et l’a fait traverser l’Atlantique pour qu’il me parvienne. Depuis, je voue une affection particulière à cet auteur grand ami de Dickens, parce que non seulement il me rappelle une belle surprise, mais en plus parce que c’est un merveilleux écrivain.


Quand on lit Pierre de Lune et la Dame en Blanc, ses deux chefs d’oeuvres, on peut avoir le sentiment que Wilkie Collins est un écrivain de romans policiers avant la lettre - ce qui est vrai car il use beaucoup du secret, du mystère et des procédés d’enquête. Cependant, il n’en fait pas de même dans Sans nom, qui traite cependant d’un sujet beaucoup plus controversé que dans ces deux romans, puisqu’il touche aux lois mêmes de la société victorienne.


Le pitch: Magdalen Vanstone et sa soeur Norah coulent des jours heureux auprès de leurs parents dans leur demeure de Combe-Raven. Seulement les parents en question ont fait de petites bêtises dans leur jeunesse, dont nos pauvres innocentes n’ont jamais eu vent (je ne vous dévoile rien car c’est bien le seul secret du roman, et si c’était ce que vous appréciiez chez Wilkie Collins, je serais bien coupable de vous priver de ce plaisir)(en même temps il n’y a pas cinquante solutions)(et toutes les quatrièmes de couvertures vous le spoileront)(oui oui j’ai fini). Ainsi, quand ils meurent brutalement, Magdalen et Norah apprennent que non seulement elles ne peuvent plus porter le nom de leur père, mais qu’en plus les biens de la famille sont légués au frère de M. Vanstone, qui est naturellement très vil et très infâme. Les deux soeurs prennent deux chemins différents: Norah s’écrase et devient gouvernante, et Magdalen se jure à elle-même de retrouver son héritage légitime ainsi que son nom, s’aidant de sa beauté frappante et de ses dons dramatiques. Il s'agit d'une histoire de vengeance et de lutte contre l'absurdité de la loi.


Si le secret est rapidement éventé, il n’y en a pas moins beaucoup de suspense dans ce livre. En effet, il est composé d’une série tourbillonnante de complots, de contre complots, de contre contre complots, où tout s’enchaîne très rapidement et où la surprise survient en permanence. Les personnages rivalisent de ruse, d’intelligence et d’imagination pour se coincer mutuellement. Le tout avec les bonnes manières anglaises, un cup of tea à la main (gantée) bien sûr, parce que nous sommes entre personnes de bonne compagnie. On a toujours le sentiment que les personnages marchent sur des champs de mines - chers amis, ce livre et mon rythme cardiaque ne firent pas bon ménage.


Je retrouve dans ce roman ce que j’admirais dans la Dame en Blanc, c’est-à-dire la galerie de personnages secondaires hauts en couleur, et dont la personnalité est si débordante qu’elle envahit les personnages principaux, jusqu’à prendre leur place parfois. Le Capitaine Wragge, l’homme qui assiste Magdalen dans sa quête de vengeance, est un de s personnages les plus cools (de la littérature)(la littérature tout court): cet audacieux escroc professionnel, ce chantre de l’agriculture morale - c’est ainsi qu’il se définit - ce farceur joyeux à la prose exhubérante... est tout simplement jubilatoire.


Et puis il y a Magdalen. C’est un très beau personnage de femme, qui se bat pour retrouver son amour qu’elle a perdu en perdant son statut social, mais aussi et surtout pour retrouver son nom et sa dignité. Elle a la stature d’une grande amoureuse, au sens où ce n’est pas la beauté de la relation qui frappe, mais la force de ses sentiments, sa passion, et cela de façon quasi indépendante de l’homme qu’elle aime. Parce que Frank (le jeune homme en question), avouons le, ne prête pas au rêve - c’est un personnage pâle, sans grande personnalité, limite antipathique, et on comprend mal comment une femme aussi flamboyante que Magdalen peut s’éprendre de lui. L’ironie est que Frank ressemble beaucoup à Noel Vanstone, l’ennemi juré de Magdalen. Elle me fait beaucoup penser à Scarlett O Hara: elle ne nous est pas toujours sympathique, elle est parfois agaçante, mais on ne peut s’empêcher de l’admirer.


Le livre interroge beaucoup la morale - est-ce que la vengeance c’est maaal? Jusqu’où la décence nous permet-elle d’aller? La fin apporte sa réponse, un peu décevante pour une lectrice au goût pervers et dépravé comme votre humble servante.