
Vous êtes encore là? Hommes de peu de foi.
Les Enfants de minuit est THE livre qui a lancé l’émergence de la littérature indienne sur la scène internationale. Il a reçu le Booker Prize, l’équivalent du Goncourt en Grande-Bretagne, l’année de sa publication, et également le Booker of Bookers, distinction d’entre les distinctions, pour le 25è anniversaire de cette récompense.
Si Salman Rushdie est surtout connu pour l’affaire de la Fatwa - sa condamnation à mort par l’ayatollah Khomeini, pour l’écriture des Versets Sataniques - les Enfants de minuit est son plus grand roman. Il est même considéré comme un des plus grands romans de langue anglaise.
Et pour la petite histoire, sachez que Salman Rushdie a quand même eu des ennuis pour ce livre là aussi, à cause du portrait terrible qu’il y dresse d’Indira Gandhi («The Widow»/ «la Veuve»). Une vraie méchante super méchante. Vous me direz, elle n’avait qu’à pas être aussi vilaine. Oui mais tout de même, franchement, il cherche la merde.
C'est la photo la plus inquiétante que j'ai pu trouver d'elle. En général elle sourit sur les photos.
Il y a cette caricature aussi. Elle fait assez super méchante.
Tout commence avec la naissance d’un enfant, de mille enfants en fait, le 15 août 1947, c’est-à-dire le jour de l’Indépendance de l’Inde. Il est minuit, et les horloges joignent leurs mains pour les accueillir. Ces enfants ont en effet une destinée exceptionnelle, intimement liée à celle de leurs pays - et en plus de ça ils ont tous des supers pouvoirs. Il y avait les Quatre Fantastiques - là ils sont mille. (Il n’y a pas une série comme ça aussi?)
On les suit de 1947, l’année de l’Indépendance, à 1977, l’année de la déclaration de l’état d’urgence par Indira Gandhi, à travers le regard de Saleem Sinai, l’enfant le plus remarquable d’entre tous. Non seulement il est né exactement sur les douze coups de minuit, c’est-à-dire au moment même où l’Inde devient indépendante, mais il est doté du don de télépathie. Ainsi, Saleem est celui qui unit les enfants de minuit en parlement, leur permet de demeurer en contact et de débattre des grandes affaires politiques, linguistiques, culturelles et religieuses de leur pays (puisque je vous le dis).
Salman Rushdie a eu l’idée d’une telle intrigue, étant lui-même né l’année de l’Indépendance, et jugeant qu’il avait grandi et mûri avec l’Inde. Il a d’ailleurs réalisé un reportage pour les 50 ans de l’Indépendance (il me semble), où il interviewait des personnes de tout le pays nées en 1947, pour qu’elles fassent le bilan de leurs vies et de celle du pays.
Les Enfants de Minuit, c’est aussi l’histoire d’un homme, Saleem donc, qui se prend pour l’Inde - il souligne souvent que son visage figure la carte du pays après la Partition et évolue en même temps qu’elle. En même temps, si moi aussi j’avais un nez énorme qui coulait tout le temps, j’aimerais compenser en le comparant au sous continent indien.
Vous voyez ce qu'il veut dire?
L’Inde est en réalité une périphérie, au centre de laquelle se tient Saleem, qui interprète tous les événements à partir de sa propre expérience et surtout de ses souvenirs (absolument pas fiables, bien entendu). Dans la vraie vie, c’est très irritant, mais ici, c’est délectable. (Et c’est pour ça que ce n’est pas grave si, comme votre humble servante, on ne connaît rien à la politique indienne depuis l’Indépendance.) (Je sentais que ça vous travaillait) En effet, comme tout passe par le prisme Saleem, les choses nous sont rapportées complètement déformées, teintées de rêve, de magie, d’imagination, d’humour. Les Enfants de Minuit est un conte.
C’est l’histoire d’un homme, mais c’est également l’histoire d’une multitude. Une des phrases les plus importantes du roman est d’ailleurs: «Most of what matters in your life takes place in your absence» («les événements les plus importants de votre vie ont lieu durant votre absence.») Si on en croit Rushdie, pour raconter une vie, il faut raconter un milliers d’autres, car toutes sont liées et on ne peut comprendre une personne si on ne comprend pas l’univers. En gros. C’est pourquoi Saleem met une centaine de pages à naître. Donc les digressions s’enchaînent allègrement, et on pourrait presque dire que tout est digression, à la manière de Tristram Shandy.
Le texte se renouvelle sans cesse de ces histoires périphériques, se nourrit de lui-même, se répand, grandit, jusqu’à contenir des multitudes. De plus, chaque digression change la donne et remet l’histoire en perspective. Les Enfants de Minuit font beaucoup penser aux Mille et Une Nuits : on a un conteur (Saleem), un auditoire (nous et sa femme), et une infinité d’histoires racontée sur plusieurs jours. Il est aussi intéressant de noter dans la tradition indienne, le récit oral ne suit jamais une ligne droite, mais dévie toujours en arabesque, afin de maintenir l’attention de l’audience. Et en effet, on est tenu en haleine.
Ce qu’il y a de remarquable aussi, c’est le mélange est-ouest propre à Rushdie. On a ainsi beaucoup de références au panthéon hindou et aux légendes indiennes, aux grands textes fondateurs comme le Ramayana, le Mahabharata.
Mais on a aussi beaucoup d’emprunts à la littérature occidentale, et d’interprétations - Dickens et ses personnages, Sterne et ses digressions, Rabelais et son hénaurmité, Cervantes et son anti-héro sur la route, Conrad et sa jungle.
Réjouissant!
Oui, c’est le mot de la fin: RE-JOU-I-SSANT!
































