
Dickens est un des tout premiers auteurs que j’ai découvert, sinon le premier - malheureusement, ma mémoire me fait défaut ici. Si un étrange individu prétendant être mon géniteur se manifeste en ces lieux, et affirme qu’en vrai, mes premiers livres sont les Monsieur Bonhommes, n’y prenez garde - tout cela n’est que diffamation.
Je connaissais quatre romans par coeur: David Copperfield, Oliver Twist, Les Grandes espérances, et Un Conte de deux cités. Je les ai lus des dizaines de fois chacun, et certaines images m’ont accompagnées depuis, comme David se faisant battre par son beau père, Miss Havisham et son gâteau moisi, Pip dans le cimetière, Oliver et sa gamelle. Je me suis donc imaginé - à tort - que je n’avais pas besoin de les relire, que tout ça faisait partie de moi, et que je maîtrisais grave.
Mais récemment, je me disais que ça faisait quand même une douzaine d’années que je n’avais pas remis le nez dedans. Un de mes voeux pour cette année étant de relire, j’ai relu, et j’ai commencé par David Copperfield. Il s’agit de la vie de David Copperfield racontée par David Copperfield, de son enfance malheureuse et misérable à son mariage, à son statut d’auteur à succès - du looser au beau gosse en somme.
Lorsque David naît, il n’a déjà plus de père, qui meurt six mois avant sa naissance. Il ne manque cependant pas d’amour, entouré qu’il est de sa jolie mère, jeune et frivole, et de sa nourrice Peggotty. Un jour, son bonheur disparaît avec le remariage de sa mère avec Edward Murdstone, dont la soeur emménage avec eux peu de temps après. David et son beau père se détestent et ne s’en cachent pas (ambiance). Toute relation devient impossible le jour où Murdstone lève la main sur David, et où celui ci le mord pour se défendre. David est alors envoyé loin de chez lui en pensionnat, où il fait la rencontre de Steerforth le beau gosse et de Tommy le boulet.
Bizarrement, de David Copperfield, je n’avais retenu que l’enfance, sûrement parce que je ne comprenais pas les histoires d’adultes, avec leurs mots bizarres comme «dettes», «droit», «lois». En relisant, je vois ce qui m’attirait dans cette première partie: c’est la dimension de conte, avec la jolie maman, le beau père monstrueux, la maison-bateau, le pensionnat de garçons où ils se racontent des histoires la nuit venue. Jane Eyre et David Copperfield seraient ici à comparer - comme si les deux adultes qui racontent leurs parcours réinjectaient dans leur discours la part de merveilleux qui leur avait été nécessaire pour supporter les vexations et privations de leur enfance d’orphelins.
Mais cette fantaisie, jamais dépourvue d’humour, se retrouve dans tout le roman, de façon plus ou moins appuyée, et je pense que c’est ce que j’aime chez Dickens. Donc une bonne fois pour toutes: NON, Dickens n'écrit pas ses histoires d'orphelins pour faire pleurer dans les chaumières. NON, Dickens n'est pas larmoyant. NON, ce n'est pas uniquement sentimental.
Il plante un décor quotidien très réaliste, irréfutable jusqu’au moindre détail. Londres est ici un véritable personnage, avec la description des rues sombres, ses cabinets d’avocats, ses commerces. Puis il introduit des personnages étranges, avec une légère distorsion. Par exemple, Uriah Heep est un personnage très crédible: il s’agit d’un pauvre associé d’avocat prêt à tout pour réussir. Mais la narration lui donne une viscosité, une onctuosité, une malignité, qui le rendent proprement dégoûtant, à la façon d’un Jafar. Un autre personnage, M.Dick, est considéré comme un peu fou, obsédé qu’il est par Charles 1er (et pourquoi pas?) et les cerfs volants. Même quelqu’un comme Tommy Traddles a une part d’étrangeté, avec les squelettes qu’il dessine un peu partout. Les personnages présentent donc tous des caractéristiques bizarres, des manies qui les définissent, qui les cadrent, et qui reviennent comme des leitmotivs. Ils sont tellement fixés dans leur nature, caricaturés, qu’on dirait parfois des personnages de conte noir, ou de comédie, au choix. Vous trouvez pas que Murdstone est un nom de méchant hyper méchant?
Virginia Woolf et Henry James trouvaient que les oeuvres de Dickens n’étaient pas hyper réalistes - genre pas crédible. Malgré tout le respect que je leur dois - C’EST CA QUI EST COOL!!!
Il y a l’exception notable de David, qui n’a jamais de personnalité fixe dans le roman - il n’est pratiquement jamais appelé par son prénom, ce qui en dit long. C’est un des rares personnages à changer: il est intéressant de voir comment il reproduit certains schémas de son enfance - lui dans le rôle du persécuteur cette fois-ci.
J’ai l’impression que seuls les enfants de l’enfance de David semblent évoluer dans le roman - les adultes n’ont jamais l’air de vieillir, mais demeurent fidèles à eux mêmes.
En tout cas, moi j’ai un peu évolué depuis l’enfance, et maintenant que je suis grande, non seulement je suis capable de comprendre les histoires de dettes, de lois, de droit, tout ça, mais en plus je vois du sexe là où je ne voyais que concordance parfaite entre les êtres. David et Steerforth n’auraient-ils pas une attirance homosexuelle l’un à l’égard de l’autre? Et l’oncle Peggotty entretient-il un amour tout à fait pur pour sa nièce Emily? La façon dont il parcourt le pays pour la retrouver, tel un Rochester enfiévré recherchant sa Jane, nous laisse penser le contraire. Et la pauvre Agnès, la «soeur», «l’ange», n’a-t-elle pas envie de se révéler comme être sexué? Dora n’est-elle pas l’incarnation de la propre mère de Davis?
Sachez le: David Copperfield, c’est chaud.
En relisant Dickens, j’ai dépassé la simple intrigue pour découvrir son inquiétante étrangeté, son humour, ses personnages légèrement difformes. J’ai trouvé un nouveau livre en David Copperfield, et pour cela je vais faire une petite danse de la joie dans mon salon.
PS: Oui, je sais que mes images n'ont aucun rapport avec mon texte. Mais l'important est qu'elles aient un rapport avec le roman? Non?