samedi 24 avril 2010

Histoires laotiennes - nos amies les bêtes

... parce qu'ici, elles ne sont pas comme chez nous, et qu'il n'y a pas de raison que j'en profite toute seule.

Dans le centre sud du Laos, il existe un lac où vivent des tortues géantes. Elles en sortent quand un enfant se met à chanter ; et alors, il peut grimper sur leur dos. Ca ne marche pas avec les grandes personnes, au plus grand désespoir de votre humble servante.

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Dans la pagode de notre village vit une truie géante. Quand je dis géante, je veux dire qu'elle m'arrive à la taille et qu'elle fait presque un mètre cinquante de large, avec plein de mamelles comme des ballons de handball. Ce monstre, qui aurait pu fournir une quantité non négligeable de saucisses, a été épargné par le boucher quand celui-ci s'est aperçu qu'il avait cinq doigts au lieu de quatre, ce qui était suffisant pour le déclarer sacré. Mme Truie a donc été recueillie par le temple.
Tous ceux qui ont essayé de l'attacher ou de lui mettre une laisse pour qu'elle ne fasse pas de dégâts sont tombés malades. Ils ont donc renoncé, et la demoiselle peut désormais se balader en toute liberté. Elle est aimée de tous et se laisse volontiers prendre en photo.

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Ici, il n'y a pas de loup-garous (j'entends des couinements dans l'assemblée - non Mesdames, il ne sera point question de Jacob), mais il y a des hommes-tigres (ce qui peut être pas mal aussi). Dans la région sud du Laos, il existe une tribu qui possèderait le secret de la transformation, qui résiderait en un tubercule. Certains hommes auraient donc le pouvoir de se transformer en tigre la nuit. Ils s'en prennent aux humains qui, une fois trépassés, se transforment en gibier et peuvent donc être consommés en toute tranquillité.

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La loterie locale est basée sur le zodiaque chinois.
Hier ma cousine a trouvé une chatte (sans-gêne) qui venait de mettre bas dans son armoire, et avait donné naissance à trois petits chatons. La maman va bien et les enfants sont en pleine santé.
Ma cousine a donc immédiatement joué à la loterie, en inscrivant ce qui équivalait à trois chats, et a gagné 250 $. Toute la famille a eu droit à un bon repas.

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Il est possible de trouver des viandes bizarres dans certains quartiers de Vientiane, comme de la viande de chien ou de serpent. Seulement, c'est un peu tabou d'en consommer ; dans les régions plus reculées, c'est mieux admis. Moi, je refuse d'y penser: un hot-dog, c'est une saucisse dans un pain, et pas autre chose.

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Sachez qu'ici, on peut se faire tuer pour un porc ou un chien écrasé. Le porc, c'est ce qui nourrit, et le chien, c'est ce qui surveille le porc. Mollo sur l'accélérateur donc.

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Ma balade à dos d'éléphants m'a appris deux-trois petites choses:
1. L'éléphant est un animal sociable: il refuse de se déplacer s'il n'a pas un pote avec lui.

2. L'éléphant est un animal joueur: il aime bien embêter son pote en lui donnant de petits coups de trompe ou de queue ; il aime aussi s'ébrouer dans l'eau (avec une Casanova sur le dos, bien sûr)

3. L'éléphant est un animal peureux: un bruit de voiture au loin peut lui donner des envies de fuite (toujours avec une Casanova sur le dos)

4. L'éléphant est un animal de montagne: il vous grimpe allègrement des côtes très raides et très étroites, tout en jouant avec son pote (oui oui, je suis toujours dessus)

5. L'éléphant est un animal têtu: s'il ne veut pas avancer, il n'avance pas. Tu lui parles en français, en laotien ou en éléphant, c'est pareil.

J'ai aussi appris que l'éléphant était toujours utilisé pour transporter des marchandises dans certaines régions du pays, même s'il commence à être une espèce protégée.
Sachez que le Laos est aussi appelé le pays du million d'éléphants (même si ce n'est plus vrai aujourd'hui).
Sachez aussi qu'en Thailande, l'éléphant blanc est considéré comme sacré, et appartient au roi. Je pense que c'est parce que la mère du Bouddha a eu la vision d'un éléphant blanc au moment de concevoir son enfant.

mardi 20 avril 2010

Charlie et la chocolaterie - Roald Dahl - 1964

Ce bouquin, je le connaissais vraiment par coeur, et pourtant, il a encore réussi à me faire de l'oeil, avec sa couverture toute jaune, bardée d'inscriptions de toutes les couleurs et de toutes les typos, de dessins de petits personnages bondissants. Il en clignotait le bougre. Vous l'aurez deviné, c'était une édition anglaise. What else?

Et comme d'habitude, j'ai marché à fond.

Charlie Bucket est un très gentil garçon qui adore le chocolat. Mais il ne peut en manger qu'une fois l'an, à l'occasion de son anniversaire - c'est tout ce que son père tourneur de bouchons de dentifrice peut se permettre de lui offrir. Un jour, Willy Wonka, le grand magicien du chocolat, décide d'ouvrir son usine aux heureux détenteurs des cinq tickets d'or, répartis dans cinq barres de chocolat qui peuvent être vendues dans n'importe quel magasin de n'importe quel pays. Bien sûr, les chances pour Charlie de trouver un ticket d'or sont risibles. Bien sûr.

Ce livre a le don de me mettre l'eau à la bouche et de m'émerveiller, avec ses descriptions de friandises avec des noms à coucher dehors. "Wonka's whipple-scrumptious fudgemallow delight" "Wonka's nutty crunch surprise"
Certes, à part nous dire que c'est supercallifragilistiquement délicieux, et qu'il y a des trucs gras et sucrés dedans, ça ne nous dit pas grand chose, mais c'est plutôt tentant non?
Et puis il y a aussi la montagne de friandises impossibles: du gazon mangeable, des glaces qui ne fondent pas, des ballons en sucre, des caramels qui changent de couleur, et plus encore.

Outre le vil appel au ventre, ce livre est une invitation à l'aventure dans ce pays des merveilles qu'est l'usine à chocolat de Willy Wonka - elle est un mélange de parc d'attraction, de maison en pain d'épices et de Centre Pompidou. Je dis bien "aventure", car cette usine est dangereuse: derrière chaque merveille se cache une mauvaise surprise qui peut être fatale, comme auront l'occasion de le découvrir tous les enfants pas sages.
L'usine est très ambivalente, à l'image de son créateur, le génial Willie Wonka, à la fois magicien et sorcier, irritant, charmeur, mystérieux, déconcertant, plein de contradictions. C'est un savant fou, ne se préoccupant que de ses inventions, jamais trop inquiet au sujet de la vie d'autrui, ni même de la sienne d'ailleurs.

Son exubérance contamine l'écriture, très joyeuse, légère, pleine de légèreté, sautillante (une langue peut tout à fait sautiller).
Le texte est très spectaculaire, envahi qu'il est de chansons, de typographies diverses et variées, de dialogues lachés comme des bombes, d'illustrations.

Comme c'était la première fois que je lisais ce livre en anglais, j'ai eu le bonheur de découvrir un chapitre qui n'existe pas dans ma version française. C'est le chapitre 23: "Square sweets that look round". Allez jeter un oeil.

Un vrai plaisir de lecture, un livre qui se déguste et qui en même temps nous emmène sur des montagnes russes.

Un truc qui me fait tiquer quand même: le sort des Oompa Loompas. C'est pas clair cette histoire: ces petites créatures travaillent très dur, dans un endroit dangereux d'où ils ne peuvent sortir, et sont payés en chocolat alors que leur production est censée être mondiale (cette blague!). Le pire, ce sont les expérimentations sur cobayes. Ou alors la galère permettant à Willy Wonka de se dépacer sur son fleuve en chocolat. C'est vraiment inquiétant quand on y regarde de plus près. De toute façon, il y a une certaine jouissance de la cruauté chez Dahl, qui fait dormir quatre grands parents dans un seul lit, expose ce métier absurde de tourneur de bouchon de dentifrice et fait leur fête aux enfants pas sages.

Bonus: Voici un résumé de la version originale du livre: Charlie aussi était un vilain petit garçon, et faisait partie d'un groupe de quinze enfants aussi odieux que lui. Dans cette version, la visite de la chocolatrie n'avait rien d'exceptionnel, puisqu'elle avait lieu tous les samedis. Apparemment, ça n'avait pas plu au neveu Dahl.

dimanche 18 avril 2010

Histoire de ma vie, et pas à moitié!

Bon bon bon. Chers amis, ce jour aurait dû être celui de mon retour en fanfare en France, seulement un volcan capricieux et grincheux (il se reconnaitra) en a décidé autrement. Je n'ai aucune idée de la date de mon retour, ce qui est plutôt irritant. Enfin, je me mets à la place de ceux qui doivent se trouver un hôtel, et qui parfois ne peuvent pas parce que tout affiche complet, et je me dis que j'ai de la chance d'être logée dans ma famille.

Cela dit, j'ai décidé de ne pas laisser cet espace en friche plus longtemps (parce que vous me manquez - mais trêve de sentimentalisme). J'ai un petit carnet avec plein de notes de lecture dont je compte bien vous faire profiter.
Ca m'ennuie un peu de ne pas pouvoir inclure de zolies zimages comme à l'accoutumée ; comme je vais dans des cyber cafés, je ne peux pas télécharger. J'étais pourtant tellement fière de réussir à en publier - ceux qui connaissent mon ancien blog verront très bien ce que je veux dire et approuveront frénétiquement. Et puis ça mettait de la couleur. Et puis ça vous permettait de respirer entre deux paragraphes. Mais faut ce qu'il faut.

J'ai enfin trouvé un ordinateur dont le clavier affiche les accents, donc je vais pouvoir publier sans vous donner envie de vous arracher les yeux. (C'est l'effet que me fait ma prose quand elle est dépourvue d'accents.)
Cet ordinateur prodigieux se trouve au Centre Culturel Français, lieu béni d'entre tous que j'ai découvert ce matin!

Tant qu'on est dans la catégorie, "Histoire de ma vie", je vais essayer de ne pas faire les choses à moitié, et de vous raconter un peu comment se passe mon séjour. Je voulais le faire à mon retour pour pouvoir mettre des photos (c'est toujours plus clair avec des photos), mais ce sera pour plus tard.

Je suis au Laos depuis déjà cinq semaines. Je connais bien ce pays car ma mère est laotienne, et car j'y ai déjà passé de nombreux étés. Cette année, je n'ai pas vraiment d'obligations ; c'était le moment ou jamais donc j'en ai profité pour y rejoindre mes parents. La maison de mes grands parents se trouve à Vientiane, et c'est là que j'ai passé la plus grande partie de mon temps. Sinon j'ai aussi voyagé une semaine dans le nord (à Luang Prabang, qui est l'ancienne capitale royale, à Xieng Khouang), et une semaine dans le sud (jusqu'à Pakse et la région des quatre mille îles).
J'ai vu des paysages de rizière et de montagne sublimes ; j'ai visité des temples en ville, en forêt, dans des grottes ; j'ai remonté le Mékong en bâteau façon Conrad; je m'y suis baignée et je me suis fait grignoter les orteils par des poissons peu farouches ; je me suis perdue dans la jungle en montagne et j'ai eu un peu peur; j'ai rencontré des gens adorables, amis de ma famille ; j'ai participé à moults cérémonies religieuses dont j'avais fait la déco ; j'ai fêté le nouvel an laotien, qui dure sur trois jours le bougre! ; j'ai fait une balade à dos d'éléphant - c'était obligatoire au pays du million d'éléphants. Bestioles très intéressantes d'ailleurs, têtues, affectueuses, peureuses et joueuses - même avec une Casanova terrifiée sur le dos.

Le Laos, c'est cool, et c'est beau, et on y mange bien.

A Vientiane, la vie s'écoule doucement. A cause de la chaleur (40° dans la journée), on ne peut pas faire grand chose entre dix heures du matin et dix-sept heures. Donc je lis, j'étudie un peu, j'achète des boucles d'oreilles et j'apprends le laotien. Je me suis d'ailleurs achetée des petits cahiers de gamins de primaires pour apprendre la calligraphie. C'est une écriture magnifique, toute en volutes, mais c'est dur à maîtriser! La grammaire elle-même n'est pas bien méchante, mais tout se joue dans les intonations. Ma mère ne comprend pas où est le problème: "Pa c'est le poisson, mais Pa c'est la tante, et Pa c'est la forêt". C'est cool, mais c'est quoi la différence entre Pa et Pa?

Je suis à court de livres maintenant, et je suis bien contente d'avoir trouvé ce centre culturel français, avec des livres, et des magazines, et des films, et l'AIR CONDITIONNE!
Et aussi un clavier avec des accents. Je reviendrai demain.

lundi 15 mars 2010

Je pars.

Chers amis, je m'absente quelques semaines pour me rendre là:







Comme ça ne vous paraîtra pas forcément évident, il s'agit du pays d'Asie du Sud Est commençant par "L", je ne vous dis que ça.

Les anglophones aiment en faire un jeu de mot, en disant que c'est le singulier de "lice". (hahaha)

Je n'ai pas réussi à savoir comment publier des billets en avance, donc de mise à jour de ce blog il n'y en aura point, sauf si je réussis à mettre la main sur un café internet.

A bientôt donc chers amis, et souhaitez moi bon voyage!

L'Homme qui rit - Victor Hugo - 1869




Victor Hugo - longtemps je ne l’ai pas supporté. Je trouvais qu’il faisait un peu trop son Victor Hugo - c’est ce qui fait son charme, et même tout son intérêt diront certains. Je le trouvais un peu too much, trop «foule en délire».

Et il est partout et a un avis sur tout. On ouvre une anthologie de théâtre, il est là. De poésie, il est là. De littérature, il est là. Et même dans les livres d’histoire ! Chez Disney. Sur des pubs Acadomia. Dans des comédies musicales. Au Panthéon.


L’Homme qui rit est le roman qui m’a réconciliée avec Hugo. J’étais attirée par cette histoire de sourire étrange. Tout ce qui m’horripile chez lui y est porté à son paroxysme, et fonctionne ! Donc bien sûr j’ai souvent eu la tentation de balancer le bouquin, bien sûr j’ai sauté plein de pages.

Malgré tout, j’étais éblouie : c’est sublime.

Le pitch, bien sûr.

Dans l’Angleterre du XVIIè siècle, un saltimbanque-philosophe-ventriloque nommé Ursus recueille deux enfants venus frapper à sa porte une nuit de tempête. L’un, Gwynplaine, arbore un rire perpétuel sur son visage du fait d’une mutilation des lèvres. Si vous voulez, le Joker de Heath Ledger pourrait lui ressembler assez. Ce serait même super intéressant de les comparer.


L’autre enfant, Déa, est aveugle, et illumine par sa beauté. Ils s’aiment.

Tous les trois accompagnés de leur loup, Homo, vivent de leurs spectacles et de « l’Homme qui rit » qui attirent foule. Durant l’hiver 1704-1705 ils arrivent à Londres.


Ce roman rencontra l’incompréhension à sa parution. Il est vrai qu’il est dérangeant, fondé qu’il est sur l’antithèse (ce qui apparaît dans le titre même, on ne peut plus ironique). Cette épopée réconcilie lumière et ténèbres, beauté et laideur, bien et mal, sensualité et pureté, sarcasme et exaltation, or et misère. Cette bizarrerie, cette ambivalence, cet équilibre instable des contraires donne une dimension très baroque à l’écriture hugolienne. Bien sûr, c’est magnifique, mais comme d’habitude il ne sait pas s’arrêter et ça peut devenir agaçant même si ça fait partie du truc. Ca dépend de votre humeur en fait. Ouvrons une page au hasard : « Son existence, telle qu’elle était, était le résultat d’un double choix inouï. C’était le point intersection des deux rayons d’en bas et d’en haut, du rayon noir et du rayon blanc. La même miette peut être becquetée à la fois par les deux becs du mal et du bien, l’un donnant la morsure, l’autre le baiser. Gwynplaine était cette miette, atome meurtri et caressé. Gwynplaine était le produit d’une fatalité compliquée d’une providence. Le malheur avait mis le doigt sur lui, le bonheur aussi . Deux destinées extrêmes composaient son sort étrange. Il y avait sur lui un anathème et une bénédiction etc»

Certaines scènes du roman où on voit l’homme en prise avec l’immensité, touchent au sublime, inspirant à la fois terreur et fascination. La scène de la tempête en mer et sur terre est éblouissante, véritable et immense Turner de cauchemar. La scène où Ursus mime une foule pour tromper Dea (allez voir pourquoi) est un des plus beaux moments du livre : « Alors Ursus devint extraordinaire. Ce ne fut plus un homme, ce fut une foule. Forcé de faire la plénitude avec le vide, il appela à son secours une ventriloquie prodigieuse. Tout l’orchestre de voix humaines et bestiales qu’il avait en lui entra en branle à la fois. Il se fit légion. Quelqu’un qui eût fermé les yeux eût cru être dans une place publique un jour de fête ou un jour d’émeute…. »

La richesse et la diversité incroyable des mots touche à la fois les noms communs et les noms propres dans une multitude de langues, qu’elles soient modernes ou classiques. On y trouve des termes très techniques de marine, de musique, des références à des divinités antiques, à d’illustres inconnus, à des lords, et j’en passe.
On retrouve cette langue dans le personnage misanthrope d’Ursus, qui parle beaucoup, peut-être même un peut trop. En lui se retrouve tout le langage humain et même animal, langage qui paradoxalement n’en est pas un car Ursus n’a pas pour but de communiquer. La complexité du langage semble donc se suffire à elle-même, et apparaît comme faisant partie du décor, un immense cabinet de curiosités.
Ainsi j’ai lu sans tout comprendre, et je pense que ce n’est pas plus mal, puisque ces objets étranges qui nous échappent font partie de la beauté bizarre et baroque de l’œuvre. Et puis surtout, c’est chiant d’aller lire toutes les notes. On a assez à faire avec les quelques sept cent pages du livre (je ne vous avais pas dit ?).

« L’Homme qui rit » est aussi une œuvre métaphysique et politique. (Il sait tout faire je vous dis !) Métaphysique car il est une réflexion sur le bonheur terrestre et le destin, l’amour charnel et l’amour pur, l’aspiration au ciel et le vertige de l’immonde.
Politique (publié en 1869, sous le Second Empire, et Hugo est encore en exil) car il dénonce le décalage entre les nobles et le peuple dans une société fondamentalement inégalitaire. Il rend compte de l’aveuglement, de la surdité volontaires des puissants qui rient lorsque l’Homme qui rit s’insurge contre cette inégalité et finit, impuissant, par éclater en sanglots.
Et surtout, il dit comment la parole de l’artiste, vaine en apparence, est en réalité prophétie.


(Billet importé de mon ancien blog et remastérisé, mais si peu)

The Ghost Writer - Roman Polanski - 2010




Note: Ce billet est plus ou moins la suite de celui-ci.

De nos jours, sur une île au large de la Nouvelle Angleterre. Adam Lang, le grand politicien anglais, a besoin d’un nouveau nègre pour rédiger ses mémoires, l’ancien s’étant tué en tombant d’un ferry pour cause d’ivresse mal gérée. Le nègre (ghost) rejoint son employeur sur l’île. Petit à petit, il s’aperçoit que la biographie qu’on lui demande d’écrire ne correspond pas à la réalité, qu’on lui cache beaucoup de choses sur le passé de Lang, et surtout sur la mort de son prédécesseur. De plus, Adam Lang connaît des difficultés avec la justice pour cause de - excusez du peu - crimes de guerre. Ses agissements à lui dépendent donc des bulletins d’information qui passent à la télé, des manifestants qui assiègent sa maison, des coups de fils des politiques britanniques et américains. Autant d’éléments qui perturbent l’écriture de cette fameuse biographie.




Comme chez Scorcese, le héros se lance dans une enquête différente de celle prévue, et va également se mettre en danger. C’est aussi un film sur le doute, la paranoïa. Seulement, les deux personnages sont très différents: autant tout le film de Scorcese tourne autour de Teddy Daniels, sa psyché, son passé, ses obsessions, autant le Ghost demeure un fantôme: sans nom, sans histoire, sans attaches, transparent. Et je trouve Ewan Mc Gregor très bien dans ce rôle, avec sa bouille de blondinet aux grands yeux bleus délavés - il joue très bien l’homme modeste, humble, dépassé par cette histoire, mais résolu à savoir.



Et comme chez Scorcese, il est question d’île au large de la Nouvelle Angleterre, avec une Dame Nature - cette garce - (nous sommes un peu fâchées aujourd’hui)

une Dame Nature donc (cette garce) très peu clémente. Il tombe beaucoup, beaucoup, beaucoup d’eau. Et nos héros en redemandent, avec leurs petites explorations des environs, à pied, à bicyclette. Voudraient-ils nous refaire le coup de la chemise mouillée?

En tout cas, le traitement de la nature n’est pas exactement le même: chez Scorcese, c’est baroque ; chez Polanski, c’est élégant.

En plus, les deux films commencent exactement pareil, avec un ferry qui arrive droit sur l’écran. Seulement, alors que le ferry n°1 contient Leo, le ferry n°2 ne contient qu’une voiture vide - un fantôme?


Dans les deux films il est question d’isolement et d’enfermement. Bien sûr, il y a d’abord l’île qu’il est difficile, sinon impossible, de quitter. Mais ça va plus loin: chez Scorcese, on a de vraies de vraies prisons, avec des matons, des cellules avec des barreaux, tout ça. Chez Polanski, c’est plus subtil: la maison de Lang apparaît très ouverte, avec ses grandes baies vitrées, mais elle est tout de même entourée d’une grille gardée par des vigiles, et ressemble à une prison (dorée) avec son esthétique contemporaine très froide. Il est difficile d’y entrer, difficile d’en sortir, et en même temps elle sert de bulle à Lang et son entourage ; elle les protège du monde extérieur, un peu comme chez Scorcese. Elle est tout ça: une prison, un bunker, un aquarium.

Tu cherches à nous faire passer un message Roman?


Dernier point commun entre les deux cinéastes que j’évoquerai, mais je suis sûre qu’il y en a encore d’autres, c’est l’anti américanisme. Chez Polanski, pas de détours, le politicien est présenté comme un mauvais comédien au sourire colgatisé manipulé par les Etats-Unis, par les va-t-en-guerre de l’administration B***. Adam Lang = Tony Blair, ok, on a compris. Je trouve ce pied de nez assez culotté de la part de Polanski - comme on dit sur facebook, je «like»!. Et la satire est faite avec beaucoup d’humour, chose assez absente dans le Scorcese.



Donc voilà pour les parallèles entre les deux films, qu'il est impossible de ne pas faire quand on a vu les deux films à un intervalle de quelques heures. C'est finalement assez troublant, et on peut se demander si ça ne révèle pas quelque chose sur nos obsessions à nous.


Pour parler de mes impressions plus générales sur le Polanski, j’ai beaucoup aimé l’humour, qui contraste avec l’atmosphère lourde et oppressante, j’ai aimé le scénario diabolique et intelligent, j’ai aimé la fin absurde qui laisse bouche bée, j’ai aimé découvrir la fin trente seconde et demi avant l’Homme (ce qui n’arrive jamais). J’ai aimé tous les personnages subtils et nuancés. J’ai aimé être tenue en haleine sans toutefois mourir de peur comme dans le Scorcese. Les films à intrigue politique ne sont d’habitude pas mon genre, mais là j’ai accroché.

Mais j’ai moins aimé la minute recherche Google du Ghost - on ne résout pas une conspiration internationale en tapotant des mots-clefs sur Internet. J’ai moins aimé le rythme parfois un peu lent. J’ai moins aimé le personnage de Kim Cattrall, qui mérite tellement mieux que de passer, une fois de plus, pour la pouffe de service. J’ai moins aimé tout le bazar autour de l’affaire Polanski - au final les gens en ont plus parlé que du film lui-même.


Et la question de la fin: c’est quoi cet intérêt de Polanski pour le petit personnel asiatique? Surtout les jardiniers. En particulier ceux qui remplissent des taches absurdes: entretenir un jardin avec de l’eau salée (Chinatown), remplir une brouette avec des feuilles mortes qui s’envolent aussitôt (Ghost Writer).



samedi 13 mars 2010

Shutter Island - Martin Scorcese - 2010




Avertissement: ça va être très dur de ne rien spoiler. Très très dur. Mais je tiendrai bon.


Autre avertissement: je n’ai pas lu le livre, bien sûr, pour pas changer. Pas d’avis là dessus par conséquent.


J’ai vu Shutter Island et The Ghost Writer à 18 heures d’intervalle le week-end dernier, et il y a tellement de parallèles entre ces deux films (même si, au final, je ne sais pas trop quoi en faire) que je ne résiste pas au plaisir de vous faire du 2 en 1, exercice auquel je ne suis pas du tout habituée, mais que je m’engage à faire devant vos yeux ebahis (ou pas).


Geronimoooooooooooooo!


Shutter Island: Nous sommes en 1954. Le Marshal Teddy Daniels et son nouveau coéquipier sont chargés d’enquêter sur la disparition d’une prisonnière sur Shutter Island, une île dans la baie de Boston qui abrite un ancien fort de la guerre de Sécession transformé en asile psychiatrique pour dangereux criminels, et dont il est, en principe, impossible de s’évader. On pense à l’Ile Noire de Tintin.


Note à moi-même: toujours se méfier des îles. C'est jamais très clair ces choses là.


Dès qu’il débarque sur l’île, Teddy Daniels est observé d’un oeil suspicieux ; les policiers qui l’accompagnent ont l’air de le surveiller lui, plutôt que les prisonniers, et le personnel médical ne se montre pas coopératif.



Il n'a pas l'air super méfiant le policier?


Pour ne rien arranger, le marshal est hanté par son passé - la libération de Dachau quand il était GI, la mort de sa femme dans un incendie déclenché par un pyromane - et les visions de cauchemar qui l’assaillent perturbent son enquête.


Teddy Daniels se détourne rapidement de son enquête pour explorer le mystère de cette prison-asile qui menace de l’engloutir, car elle met sa propre raison en danger. Shutter Island est un film sur la folie : qui est fou? qui ne l’est pas? qui pourrait le devenir? la raison peut-elle être manipulée? peut-elle être maîtrisée? la paranoïa est-elle folie ou méfiance justifiée? les médecins sont-ils fous? les prisonniers sont-ils sains d’esprit? peut-on guérir? comment? à quel prix? est-ce souhaitable? est-on seul face à nos démons?


Et j’ai trouvé ça passionnant, angoissant, terrifiant. On se méfie autant de Daniels, que des médecins, des malades. Les ficelles peuvent paraître grosses ; le spectateur, dont votre très humble servante, pense pouvoir imaginer la fin, mais il est en réalité manipulé pour le croire - les dernières scènes sont stupéfiantes et dévoilent le piège des apparences. On a envie de repayer sa place pour revoir le film à cette lumière.


L’île est également une concrétisation de certaines obsessions qui font partie de l’imaginaire américain: le savant fou nazi, l’asile d’aliénés, le cimetière, la guerre de Sécession. On peut penser à la prison-hôpital psychiatrique d’Arkham où sont enfermés tous les méchants très méchants et très fous de Batman.

On peut aussi penser à l’île des Chasses du comte Zaroff, où le méchant comte européen part à la chasse à l’américain.

C’est pour ça qu’on a pu reprocher à Scorcese d’être grandiloquent, excessif, de recourir à des clichés. Moi je pense qu’il ne fait que mettre en scène le gothique américain - on est dans l’inconscient collectif. On est vraiment au cinéma, on se rend compte que c’est faux - mais peut-être est-ce voulu précisément ainsi.

Et puis c’est aussi un film sur la culpabilité américaine. Tout d’abord, la culpabilité au sujet de la Shoah, parce qu’ils ne sont pas arrivés à temps, parce qu’ils n’ont pas toujours été réglo non plus. Ca, c’est hyper explicite dans le film et hyper pas subtil, parfois même déplacé. On a droit à plein de flash backs bien esthétiques et pathétiques sur la libération de Dachau, avec des tas de jolis cadavres entassés - le pire, ce sont deux corps enlacés, dont on devine qu’il s’agit d’une fille et sa mère. Teddy Daniels, traumatisé par cette expérience, fait plusieurs liens entre le camp et l’île: les barbelés, le médecin nazi qui est tacitement comparé à Mengele. J’ai quand même trouvé que la partie sur les camps avait trop d’importance par rapport à l’intrigue, et que ça n’avait pas besoin d’être autant développé.

Aussi culpabilité par rapport à Guantanamo et Abou Ghraib peut-être - avec les prisonniers maltraités, retenus de façon injustifiée.

C’est un film sur la civilisation et la sauvagerie, la loi et les coupables.



Maintenant, je ne connais pas trop Scorcese, donc je ne pourrais pas dire si c’était le meilleur Scorcese, ou le pire, ou le typique. Mais j’ai été complètement séduite, emportée, terrifiée et j’ai marché à fond. Je recommande donc!

Mais The Ghost Writer, ce sera pour un autre jour. Comme d’habitude, j’ai trop écrit donc si je continue, je vais craquer, vous allez craquer, tout le monde sera fâché, ça ira pas du tout.

Rendez-vous donc demain ou après-demain, mais pas plus tard car après, je pars loin.



Ah oui, et la scène d'ouverture est assez drôle: Leonardo Di Caprio est pris d'un méchant mal de mer sur le ferry qui l'amène sur l'île, et on le voit vomir à plusieurs reprises - il avait l'air plus en forme dans Titanic. Tu n'assumes plus Jack Dawson Leo?