mardi 8 décembre 2009

Les Contes de Beedle le Barde (The Tales of Beedle the Bard) - JK Rowling - 2008





Après m’être délectée des sept tomes d’Harry Potter cet été (de la renaissance), ainsi que des films, j’ai trouvé assez agréable d’étendre cet univers en lisant les petits livres annexes. Ces Contes de Beedle le Barde sont une toute petite chose, et je les ai lu très rapidement (le temps de descendre la ligne 12 du métro parisien) mais je n’ai pas boudé mon plaisir.


Le concept: il s’agit des cinq contes préférés des jeunes sorciers ; Beedle le Barde est le Charles Perrault, ou le frère Grimm local si vous voulez. Ces contes sont réunis et commentés par Albus Dumbledore, avant qu’il ne disparaisse. Ils sont traduits des runes originales par Hermione Granger.

On a donc:


«Le sorcier et la marmite sauteuse»: Un vieux sorcier améliore la vie quotidienne de ses voisins moldus (= nous autres, pauvres mortels) en leur préparant des potions. Un jour il meurt, et c’est son fils qui hérite de la marmite. Seulement, il n’a aucune intention d’aider ses voisins - la marmite va donc le rappeler à l’ordre.


«La fontaine de la bonne fortune»: Trois sorcières et un chevalier moldu s’unissent pour atteindre la fontaine de la bonne fortune. Seulement, un seul a le droit de la toucher. Nos quatre amis s’élimineront-ils? (ce n’est pas formulé comme ça)


«Le sorcier au coeur velu»: Aaah mais quelle horreur!!!! (le coeur velu, pas le conte)(quoique, on n’est pas chez Disney ici) Un jeune sorcier décide que l’amour, c’est pas pour lui. Il s’arrache donc le coeur et l’enferme à double tour. Le coeur se recouvre d’une fourrure. C’est mon conte préféré ici, car le plus noir et inventif.


«Babbitty lapina et la souche qui gloussait»: Un roi moldu veut apprendre à devenir sorcier et ce n’est pas gagné.


«Le conte des trois frères»: Le fameux! Celui qui structure le dernier tome d’Harry Potter. Ou comment trois frères cherchent à vaincre la mort.


(je donne l’illusion d’un vrai billet si je saute des lignes? Oui? Alors je continue.)



Ces petits contes sont bien agréables à lire - JKR a bien utilisé le vocabulaire simple des contes, le merveilleux qui fait irruption dans la vie quotidienne. On a bien des épreuves, des transgressions, des objets magiques, des quêtes, l’apprentissage de la vie, toussa. Une différence cependant par rapport aux contes moldus - ici la magie va de soi, puisque nos héros sont des sorciers. Et comme le dit JKR dans son introduction, ces sorciers n’en ont pas moins autant de problèmes que les moldus, car si la magie permet de résoudre des difficultés, elle en provoque également.


La bonne idée du livre, c’est les commentaires et les notes explicatives de Dumbledore (JKR aussi avait besoin de meubler - et j’admets qu’elle le fait mieux que moi.). Celui ci nous met au fait de l’histoire du monde de la sorcellerie, d’anecdotes de Poudlard ou de sa vie privée. J’ai aussi beaucoup aimé les liens que l’on peut établir directement avec Harry Potter. Par exemple, il est question de Lucius Malfoy dans une des notes - celui-ci veut faire censurer le conte «La Fontaine de la bonne fortune», ce que Dumbledore refuse: «Ma réponse a suscité plusieurs autres lettres de Mr Malofoy mais comme elles consistaient essentiellement en remarques désobligeantes sur ma santé mentale, mes origines familiales et mon hygiène, leur rapport avec ce commentaire n’est que très lointain.» Je ne sais pas qui est le plus sexy ici, Lucius ou Dumbledore.




En même temps, Dumbledore cite Alexander Pope. Albus 1 - Lucius 0.




Et finalement, un des vrais charmes de ce livre, ce sont les illustrations faites par JKR herself! La couverture est particulièrement belle, d’un jolie couleur bleu-gris, avec des arabesques en relief. Il y a même une jolie tête de mort. Le tracé est fin, délicat, onirique, un peu naïf, poétique - on dirait de petites enluminures (toutes proportions gardées).


Un livre qui n’est pas un indispensable donc, d’autant plus qu’il faut être familier des Harry Potter, mais si vous réussissez à le piquer à quelqu’un, ne vous privez pas!


Les avis de Lilly, d'Erzébeth, d'Isil, d'Alwenn..

vendredi 4 décembre 2009

L'Enchanteresse de Florence (The Enchantress of Florence) - Salman Rushdie - 2008*




J’ai une affection particulière pour ce livre, puisque c’est le premier que j’ai lu une fois libérée de mes obligations estudiantines au printemps dernier. Je l’ai pris par hasard, un peu à cause du titre, mais quel choix heureux! D’abord parce qu’il s’agit d’un roman merveilleux, qui m’a ravie, transportée, que j’ai déjà relu depuis et que je relirai encore. Ensuite parce qu’il m’a introduite à l’oeuvre du très grand Salman Rushdie, qui a désormais une place de premier choix (qu’il s’en sente honoré!) dans mon coeur et mes tripes de moi - et Dieu sait que je suis vaste, si je peux contenir des multitudes!


Il y a du Mille et une nuits dans ce roman - le conteur ici est un jeune voyageur venu d’Europe, vêtu d’un immense manteau d’arlequin dans lequel il cache un secret. Ce secret, il ne peut le raconter qu’au plus grands des rois: Akbar, l’empereur mogol.



C'est lui.


Bientôt, ce récit obsède non seulement Akbar, mais la Cité entière, et pour cause: il raconte l’histoire et le destin d’une princesse mogole disparue, Qara Köz, la Dame aux yeux noirs, l’Enchanteresse de Florence. Dans son récit, il est question d’aventures à travers le monde, d’Inde jusqu’aux Amériques, d’amour passion, de miroirs humains, de géants albinos, de mandragores, de courtisanes, d’évasions, de guerres.

Mais cet immense conteur qu’est Rushdie nous décrit également l’Inde d’Akbar, et tout porte à l’émerveillement: le lac d’or, les parfums magiques, les peintures habitées, les éléphants fous, les querelles de cour, les princesses, celles qui existent, celles qui n’existent pas, celles qui ont existé.

Du Mille et une nuits aussi du fait de la grande sensualité des personnages: il y est toujours question de séduction, de désir, entre femmes, entre hommes, entre femmes et hommes - et le conteur nous dévoile le secret des pommades aphrodisiaques, des gestes précis qui suscitent l’extase amoureuse.


Je vous explique.


Il y a un petit développement sur la palpongulation - en gros, l’art d’utiliser ses ongles pour faire plaisir à l’autre. C’est ce qu’Akbar préfère - moi je dis, ce qui est bon pour le roi des rois est bon pour tous. Il y en a sept types, dont les Trois Marques Profondes , le Sautillement du Lièvre, le Pas du Paon. Ce dernier est très concept - je vous laisse découvrir. Oui c’est fini, bande de dépravés (les conseils techniques, pas le billet).


Un roman véritablement enchanteur donc, défini par le voyage. Le voyage à travers le monde, mais aussi à travers le temps, à travers les genres (féminin et masculin). On dépasse aussi la frontière des concepts: Qara Köz est si belle qu’elle redéfinit la notion de la Beauté elle-même.


La frontière entre le réel et l’irréel elle-même est perméable. Ainsi, il est question de l’épouse favorite d’Akbar: Jodha, la reine parfaite, d’une grande sagesse et experte en caresses. Elle est le pur fruit de l’imagination d’Akbar, sa création - elle n’existe pas, mais elle existe quand même. Toute la cour tient compte de son existence, et le roman lui attribue une conscience - c’est vertigineux.



Elle n'existe pas. (mais Aishwarya Rai oui)


La caractéristique de ce texte est donc la tension entre le magique et le factuel - l’irruption du merveilleux dans l’histoire des villes et des grands personnages les ayant bâties. Ce texte est extrêmement documenté, il n’y a qu’à voir l’impressionnante bibliographie à la fin. C'est si historiquement exact, que les événements merveilleux paraissent vrais aussi. Qara Köz semble avoir réellement existé, puisque ces grands personnages ont été témoins de son histoire.On y voit Machiavel, Boticelli, les Médicis évoluer dans les rues de Florence, dans les palais, dans les forêts. Florence vit sous nos yeux, on la voit s’animer, on voit l’Arno couler.


« Imaginez les lèvres d'une femme qui s'arrondissent pour donner un baiser, murmura Mogor. Telle est la cité de Florence. Etroite aux extrémités, gonflée au centre avec l'Arno qui coule au milieu, séparant la lèvre supérieure de la lèvre inférieure. La ville est une enchanteresse. Quand elle vous donne un baiser, vous êtes perdu, qui que vous soyez, homme du peuple ou bien roi. »


De même, la cour d’Akbar est fascinante à observer. J’ai particulièrement aimé la figure des artistes - Tansen le musicien et Dashwanth le peintre. On les voit oeuvrer dans la souffrance et leurs destins sont extraordinaires dans le livre.


Et pour finir, la prose, exubérante, très sinueuse, virevoltante, ample, poétique, tourbillonnante de l’auteur. L’écriture rushdienne est une arabesque. Rushdie semble vouloir embrasser ce monde d’Akbar et des Médicis, et la moindre histoire apparaît comme un détail sur un immense tableau du monde de la Renaissance.


Un merveilleux roman à ne pas rater chers amis! (comme tous les autres commentés dans cet espace me direz vous - eh bien non! celui ci encore moins que les autres!)


Allez lire l'article de Grominou, conquise également.


Edit janvier 2010: il semble que le livre sort en poche en français à la fin du mois.

mardi 1 décembre 2009

Nouvelles de Petersbourg - Gogol - 1836*




Je ne sais même pas comment je suis arrivée à Gogol - le nom a du me faire rire, et puis ce recueil faisait moins de six cent pages, ce qui arrange mes affaires en ce moment. Bref, de bien mauvaises raisons qui m’ont menées à ce livre exceptionnel, que j’ai lu deux fois de suite.


Dans «la Perspective Nevski», on suit deux amis qui se retournent sur deux femmes : le lieutenant décide de suivre la blonde, et l’artiste entreprend de suivre la brune.

Dans «le Portrait», on suit le parcours d’un étrange portrait d’un oriental aux yeux de flamme, qui semble accablé d’une malédiction.

«Le Journal d’un fou» est, comme son nom l’indique, le journal d’un fou, et on voit comment la folie est traitée dans la Russie du début du XXè à travers le délire de celui ci.

«Le Nez» raconte comment un beau jour un homme perd son nez, part à sa recherche, et le retrouve revêtu d’une redingote dans les rues de Saint Petersbourg.

«Le Manteau» décrit la volonté d’un petit fonctionnaire de posséder un nouveau manteau, sa lutte pour l’acquérir et sa satisfaction sensuelle de s’en revêtir et de parader dans les rues de la ville.


(ou dans le sens inverse si comme moi, vous commencez à l’envers)(et pourquoi pas)


Gogol décrit Saint Petersbourg un peu de la même façon que Baudelaire dépeint Paris dans les Petits poèmes en prose - par petites touches, sur le ton de la conversation, de façon très drôle et ironique. Beaucoup de quartiers sont décrits, des plus populaires aux plus bourgeois, et l’homme des foules qu’est le narrateur nous montre la Saint Petersbourg cruelle, laide, médiocre des petits fonctionnaires et des artistes sans le sou. Gogol fait également penser aux grands caricaturistes de la presse du XIX: on voit des moustaches, des barbes, des favoris se balader tous seuls (sans parler des nez). Il y en a partout, de toutes les teintes - une fois que je l’ai remarqué, j’ai focalisé dessus pendant le reste du bouquin.







L’auteur prend plusieurs perspectives très basses, triviales - l’achat d’un manteau par exemple - pour peindre une ville. Et c’est dans ce monde là que l’absurde et le fantastique débarquent mais sans faire d’éclat. Un nez qui se balade en habit militaire, ça n’étonne personne. Ce paradoxe est saisissant! Là on pense à Kafka, et à son Gregor Samsa transformé en... chose, qui horrifie son entourage, mais ne provoque pas l’étonnement outre mesure.




Gogol, ce petit malin, connaît d’avance la consternation qu’il va provoquer chez le lecteur, et il prévoit le coup dans «le Nez»: «Non, cela ne tient pas debout, je ne le comprends absolument pas... Mais ce qu’il y a de plus étrange, de plus extraordinaire, c’est qu’un auteur puisse choisir de pareils sujets... Je l’avoue, cela est, pour le coup, absolument inconcevable, c’est comme si... non, non, je renonce à comprendre. Premièrement, cela n’est absolument d’aucune utilité pour la patrie; deuxièmement... mais deuxièmement non plus, d’aucune utilité. Bref, je ne sais pas ce que c’est ça...

Et cependant, malgré tout, bien que, certes, on puisse admettre et ceci, et cela, et encore autre chose, peut-être même... et puis enfin quoi, où n’y a-t-il pas d’incohérence? et après tout, tout bien considéré, dans tout cela, vrai, il y a quelque chose. Vous aurez beau dire, des aventures comme cela arrivent dans ce monde, c’est rare, mais cela arrive.»


Mon cher Nicolas Gogol, bien essayé, mais ce n’est pas crédible.








Aussi, le rêve et le délire une part très importante dans ce recueil, en tant qu’ils ressemblent étonnamment à la réalité. Les personnages et le lecteur vont de veilles en réveils, parcourus de secousses, de soubresauts, de basculement soudains. L'illusion, les mirages forment un axe majeur de l'oeuvre.


" Eloignez-vous, au nom du Ciel, éloignez-vous des réverbères ! et vite, aussi vite que possible, passez sans vous retourner. Vous aurez de la chance si vous en sortez en recevant juste un peu d'huile puante sur votre redingote de dandy. Mais même en dehors des réverbères, tout respire le mensonge. Elle ment à chaque seconde, cette Perspective Nevski, et surtout quand la nuit, d'une masse épaisse, la couvre de son poids en séparant les murs blancs ou jaune paille des immeubles, quand toute la ville n'est plus que lumières et fracas, quand des myriades de carrosses déboulent depuis les ponts, quand les postillons s'époumonent et sautent sur leurs chevaux et que le démon lui-même allume les lampes juste pour vous montrer le monde comme il n'est pas. " ("La Perspective Nevski")


Gogol peut annoncer le courant de l’Absurde du XXe, dans le sens où la plupart de ses personnages (et leurs nez) ne trouvent pas leur place dans cette société, tentent d’y échapper par la peinture, par la séduction d’une femme, l’achat d’un manteau, mais n’y arrivent pas, ou alors pour quelques instants seulement.


Chers amis, ces nouvelles sont très drôles, bizarres, inquiétantes, et aussi romantiques, exotiques, évocatrices. Je n’ai jamais rien lu de semblable et je vous le recommande chaleureusement.


Maintenant je regrette une chose, c'est d'avoir été trop pingre pour me payer l'édition Babel avec la traduction d'André Marcowicz, et la nouvelle intitulée "Rome" (qui me parait d'emblée un intéressant contre point aux nouvelles sur St Petersbourg).


dimanche 29 novembre 2009

Moby Dick - Herman Melville - 1851*




Monstre de la littérature, croyez moi, ce n’est rien de le dire (même si c’est trop facile, je vous l’accorde).
Le titre est prémonitoire d’ailleurs : « Moby Dick or the Whale ». Signe qu’on ne va pas parler uniquement d’un individu, mais de l’être baleine, colossal au propre comme au figuré.

- Lieu : l’océan.
- Temps : celui des chasseurs de baleine
- Personnages : des chasseurs de baleine.
- Animaux : des cétacés divers et variés (pourchassés par des chasseurs de baleine)
- Le pitch : C’est l’histoire d’une vengeance. Le capitaine Achab vs Moby Dick, le cachalot blanc.
Pourquoi tant de haine ? Du point de vue de l’homme, la bestiole lui a arraché la jambe. Du point de vue de l’animal, on ne sait pas trop mais on peut imaginer que la perspective de se faire harponner rend l’homme peu sympathique à ses yeux. A moins que...
Cette course poursuite ne constitue qu’une partie du récit du narrateur qu’on appellera Ismaël, témoin peu remarquable et remarqué de l’Odyssée dans laquelle il s’est embarqué. En effet elle se double d’une étude approfondie du règne cétacéen et de l’éloge du cachalot, qui vise à immortaliser ce fabuleux animal déjà menacé d’extinction.

Les gens, accrochez vous ! J’ai commencé par le lire dans le texte original, brut, tel qu’en lui-même, (sans notes, ni introduction). J’ai fini par balancer le livre au bout d’un mois et trois cents pages pour récupérer la version Pléiade avec ses précieuses notes. Il fallait bien ça, moi qui me suis sentie paumée dès la première phrase : « Appelez moi Ismaël ».
C’était une référence biblique bien sûr. En plus elle avait plein de copines philosophiques, littéraires - semées un peu partout dans le bouquin
Outre cela, ce n’est pas toujours facile de suivre les récits naturalistes, les réflexions philosophiques, les éclaircissements techniques de ce cher Ismaël. Mais une fois passé ce cap, on se régale. Pendant deux mois et demi en ce qui me concerne. Ce livre est fascinant à de très nombreux titres :

La monomanie d’Achab, obsédé par sa proie, prend des proportions homériques. Dans sa colère, il voit en Moby Dick l’incarnation du mal absolu. Dès lors, il s’érige lui-même en puissance des mers afin de combattre le cachalot blanc, devenu une Idée et dépassant sa condition contingente d’animal. Achab est élevé au dessus des hommes et à ce titre revêt la grandeur d’un personnage tragique. « Serait-elle trop lourde, la couronne qui ceint ma tête, la couronne de fer de Lombardie ? Elle scintille pourtant de mainte gemme. Je ne vois pas, moi qui la porte, les feux qu’elle jette au loin, mais sens obscurément qu’elle éblouit jusqu’à l’aveuglement ». On a l’impression d’entendre un héros shakespearien lorsqu’il monologue dans sa cabine, sur le pont, d’autant plus que Melville lui attribue une langue très belle et poétique. Achab est un Lear, qui hurle dans la tempête.

Venons en à Moby Dick. Ce qui est absolument fascinant avec cette bestiole, c’est le fait qu’on sente sa présence tout au long du livre, même quand il n’est pas (censé être) là, et du coup, même si on a un long passage naturaliste ou philosophique, la tension demeure. Il est présent à l’esprit de tous les personnages, qu’ils parlent de lui ou simplement pensent à lui. J’ai eu en permanence l’impression d’être assise sur un volcan qui menace de se réveiller méchamment.
Et puis ce Moby Dick n’a pas un physique facile. D’abord, il est reconnaissable à sa mâchoire tordue et à ses nombreuses cicatrices. Il a fait la guerre Moby Dick, ce n’est pas un pied tendre.
De plus, il est tout blanc. Je n’ai pas compris si c’est parce qu’il est albinos mais il y a des chances. Et comme l’analyse finement le narrateur dans le somptueux chapitre « La blancheur du cachalot »,
« bien que la blancheur soit ainsi abondamment associée a tout ce qui est doux, honorable et sublime, quelque chose est dissimulé au plus secret de l’idée de cette couleur, quelque chose d’insaisissable qui suscite dans l’âme une épouvante plus grande que le rouge du sang. » Vous ne trouvez pas ça super concept?
Ainsi, on ne peut pas considérer Moby Dick comme un simple animal. La narration et la superstition des marins nous obligent à lui attribuer une conscience voire une malignité. C’est carrément flippant.

N’oublions pas pour autant la description minutieuse qui est faite du monde marin et de la chasse à la baleine, et qui forme les bons deux tiers du livre. Lire Moby Dick fut juste merveilleux ne serait-ce que pour le déploiement poétique et quasi exhaustif de cet univers aujourd’hui révolu. Le narrateur entend rendre ses lettres de noblesses à cette activité jugée vile et basse, et la présente dans tout ce qu’elle a d’héroïque, voire de sacré. Il fait aussi l’éloge de la baleine et l’élève au rang de quasi divinité des océans. Du coup, j’ai eu l’impression d’être complètement immergée dans cet univers et de m’y perdre. Les marins du monde entier sont devenus mes collègues (un brin homosexuels, par la force des choses j’imagine), je sais comment harponner une baleine, et je connais l’odeur de l’ambre gris (ca sent bon). De plus ce livre est très drôle. J’ai été conquise!

Moby Dick est un livre difficile, exigeant vis à vis du lecteur, et ça ne se lit pas d’une traite. Mais il est bouleversant et je compte bien le relire. Ne ratez pas ce très grand livre chers amis!


(billet importé de mon ancien blog)

mercredi 25 novembre 2009

Carmilla - Joseph Sheridan Le Fanu - 1872

C’est un ami irlandais qui, le soir d’Halloween, m’a fait découvrir Sheridan Le Fanu - à noter: mon ami était déguisé en vampire, plus précisément en Gary Oldman dans le Dracula de Coppola, adapté du roman éponyme de Bram Stocker. Si je vous dis que ce dernier s’est inspiré du Carmilla de Sheridan le Fanu pour son Dracula, vous comprendrez si je vous dis que la boucle est bouclée.

Ce qui est frappant, c’est le genre du roman, à mi chemin entre les récits gothiques - avec châteaux, cimetières, jeunes vierges persécutées - et le roman plus moderne à la Bram Stocker. Carmilla est l’un des premiers textes de la littérature vampirique, et l’un des plus importants - malgré sa longueur d’à peine une centaine de pages. A ma connaissance, c’est Le Fanu qui a établi les conventions du genre - les méthodes d’attaque du vampire, les solutions pour le détruire, les deux petits trous à la base de la gorge. Donc même s’il faut reconnaître qu’on est un peu blasé aujourd’hui, que toussa on connaît, et qu’on voit Carmilla arriver à trois kilomètres, il n’empêche que c’était tout nouveau pour les contemporains. Carmilla est également la première oeuvre à mettre en scène une (vampiresse? vampirette?) dame vampire, laquelle dame ne s’en prend qu’aux dames. Je vous le donne en mille: Carmilla est homo!


Le pitch: L’histoire se déroule en Autriche. C’est le récit - rapporté plusieurs années après les faits - de Laura, jeune ingénue solitaire qui s’ennuie dans la demeure de son père. Sa vie se trouve bouleversée par l’arrivée de la très mystérieuse Carmilla, victime d’un accident dont Laura est le témoin. Celle ci lui offre donc son hospitalité (comme elle s’ennuie) et trouve en elle une compagne. Aussitôt les deux femmes s’aperçoivent qu’elles se connaissent déjà, qu’elles ont vécu des événements similaires, en rêve ou dans la réalité - elles se rapprochent. Carmilla manifeste bientôt un amour passionnel pour Laura ; les sentiments sont plus mêlés pour celle ci, qui éprouve un trouble profond devant la beauté de Carmilla en même temps qu’une certaine répulsion. Bientôt des incidents éclatent dans la région: plusieurs jeunes femmes languissent plusieurs jours d’une maladie, puis meurent. Laura devient elle-même atteinte d’une étrange mélancolie.


Carmilla frappe par sa grande sensualité - elle est décrite comme très caressante, voluptueuse. C’est une femme fatale qui frappe par son immense beauté: cette dame vampire séduit ses victimes plus qu’elle ne les attaque.


Elle était d'une taille au-dessus de la moyenne, mince et étonnamment gracieuse. A l'exception de l'extrême langueur de ses gestes, rien dans son aspect ne révélait qu'elle fût malade. Elle avait un teint éclatant et coloré, des traits menus parfaitement modelés, de grands yeux noirs au vif éclat. Sa chevelure était magnifique. Jamais je n'ai vu des cheveux aussi épais, aussi longs que les siens, lorsqu'ils retombaient librement sur ses épaules. Je les ai bien souvent soulevés dans mes mains, et me suis émerveillée en riant de les trouver si lourds. Prodigieusement fins et soyeux, ils étaient d'un brun très sombre, très chaud, avec des reflets d'or. Quand elle était étendue sur sa chaise-longue, dans sa chambre, me parlant de sa voix douce et basse, j'aimais les dénouer et les laisser tomber de tout leur poids, pour ensuite les enrouler autour de mes doigts, les natter, les étaler, jouer avec eux. Ciel ! si j'avais su alors tout ce que je sais maintenant !


Sans vouloir tout ramener à moi, on peut penser à Casanova qui, à la différence de Don Juan, aimait toutes les femmes dont il entreprenait la conquête.


«Parfois, après une heure d’apathie, mon étrange et belle compagne me prenait la main et la serrait longtemps avec tendresse ; une légère rougeur aux joues, elle fixait sur mon visage un regard plein d’un feu languide, en respirant si vite que son corsage se soulevait et retombait au rythme de son souffle tumultueux. On eût cru voir se manifester l’ardeur d’un amant. J’en étais fort gênée car cela me semblait haïssable et pourtant irrésistible. Me dévorant des yeux, elle m’attirait vers elle, et ses lèvres brûlantes couvraient mes joues de baisers tandis qu’elle murmurait d’une voix entrecoupée : « tu es mienne, tu seras mienne, et toi et moi ne ferons qu’une à jamais ! » Après quoi, elle se rejetait en arrière sur sa chaise-longue, couvrait ses yeux de ses petites mains, et me laissait toute tremblante. »

La relation entre Carmilla et Laura est ambiguë: Carmilla manifeste ouvertement son désir, ce qui provoque un sentiment de malaise en Laura, mais en même temps on jurerait que celle ci se laisse faire, se laisse aimer et affaiblir. Comme Laura raconte à la première personne, c’est son point de vue que le lecteur a, et on peut vraiment se demander si elle ne fait pas exprès de se cacher la nature réelle de Carmilla, et de sa propre langueur à elle. Il y a cette mention d’un tableau au début du roman, représentant Cléopâtre se donnant la mort. Il y a certainement une comparaison à faire entre ce tableau et la situation entre les deux femmes. Je ne sais pas de quel tableau l’auteur parle, mais dans ceux que j’ai trouvés, la reine n’a pas l’air de trop mal le prendre (en même temps elle le veut bien). Je n’irai pas jusqu’à parler d’enthousiasme, mais il y a de la sensualité dans cette morsure mortifère.




Guido Cagnacci 1660


Guido Reni 1630


Le roman entier raconte donc le désir mélancolique et intense de deux femmes l’une pour l’autre, qui existe bien après leur séparation, comme si le venin du serpent demeurait toujours en Laura.

C’est un beau roman plein de mystère, où les frontières entre le rêve et la réalité, la mort et la vie sont floues, et où tout demeure dans l’entre deux.



Donc voilà, si on connaît déjà par coeur les conventions du roman de vampire, ce livre n’en est pas moins très plaisant et troublant à lire.


L’avis de Lilly (qui est partout décidément!)


samedi 21 novembre 2009

Le Moine (The Monk) - Matthew Lewis - 1796




Le Moine est considéré comme le parangon du roman gothique - toutes les choses inavouables qui font palpiter vos petits coeurs dépravés, toutes s’y trouvent. On va faire l’appel si vous voulez.

Le cimetière? présent

Le moine / la nonne / l’Inquisition (oui, tout ça, c’est pareil)? présent

La belle vierge persécutée? présent

Le pacte avec le démon? oui oui

Le viol? Et comment!

La torture? Toutes je vous dis!

Les petits gâteaux? Ah non, pas les petits gâteaux.


La première édition, parue en 1796 en Angleterre, a déchaîné les foules - le scandale était d’autant plus grand que l’auteur, non seulement était âgé d’à peine vingt ans, mais était un membre du Parlement. Ils sont beaux les législateurs outre Manche! En même temps, les gens se sont rués sur cet ouvrage - juste pour voir si sa réputation de perversité et d’obscénité tenait la route. L’auteur a d’ailleurs été obligé de supprimer des passages pour les éditions suivantes, afin d’échapper aux accusations de blasphème. A ce moment là, autant faire disparaître le livre tout court, puisque son propos même est blasphématoire. On pourrait rattacher cette oeuvre anticléricale à l’esprit des Lumières - on pense beaucoup à la Religieuse de Diderot.


C’est l’histoire de la chute d’Ambrosio, jeune moine fier au passé trouble, dont les talents oratoires émeuvent tout Madrid - on va à ses prêches comme à un concert de rock, et les femmes, jeunes et moins jeunes, font la queue pour se confesser à lui. Sa morale très stricte et sa chasteté sont de notoriété publique - il semble trop saint pour être vrai. Un jour, il intercepte une lettre compromettant une nonne - Agnès - qui prévoit de s’enfuir avec son amant dont elle est enceinte. Ambrosio dénonce Agnès auprès de sa mère supérieure malgré les supplications de celle-ci; Agnès est donc vouée à la mort - elle maudit Ambrosio, lui prédisant la même chute. Ce jour là, Ambrosio découvre que son ami Rosario, moine comme lui, est en réalité une femme - Matilda - qui s’est déguisée en homme afin de se rapprocher de lui. Les tourments de la chair (faible) commencent.


Je m’attendais à davantage de sorcellerie, de vaudou, de démons, de chaudrons, de profanations de sépultures (c’est une obsession!), ces petites choses là. Heureux privilégiés que vous êtes d’avoir un aperçu de ma nature dépravée! Tout cela est présent bien sûr, mais c'est une forte charge érotique qui prédomine le roman (a-t-on perdu au change?) : une fois que les vannes sont ouvertes, le violent désir sexuel d’Ambrosio le mène vers les pires excès, par l’abus de la confiance que les gens ont en lui. Ce qui fascine c’est la cohabitation, l’articulation, et même l’imbrication de ces deux natures de saint et de monstre, de victime et de bourreau.

Là nous sommes aux limites de la civilisation, puisque non seulement Ambrosio mais aussi d’autres personnages, ne respectent pas l’humanité (sans parler de la vie) des personnes qu’ils ont en leur pouvoir. Le lecteur moderne sera sans doute moins choqué qu’un contemporain de Lewis, mais si on passe outre les amourettes dont on se fiche, on comprend qu’une véritable barbarie est à l’oeuvre, belle dans son absolu. Et quand on croit être arrivé au bout de l’horreur, la fin change la donne, et alors, respirez un bon coup mes amis.


J’ai beaucoup aimé la figure des femmes dans ce roman: si elles sont maltraitées et mènent une vie misérable, elles ont tout de même une volonté de maîtrise, et montrent une grande insolence et indépendance d’esprit. Bien sûr, je ne parle pas ici d’Antonia, l’oie blanche qui est la proie d’Ambrosio. Elle est d’une bêtise! Elle écoute tout ce que maman lui dit (laquelle maman déchire les pages de la Bible qui lui paraissent un peu trop olé olé, afin que sa fille ne soit pas exposée au vice)(notez comment Lewis se moque!), n’a aucun recul sur les événements. Il faut qu’Ambrosio lui saute littéralement dessus pour qu’elle comprenne que le monsieur ne lui veut pas que du bien - ou alors pas celui auquel elle pense.


L’intrigue est complexe, bien menée, avec de nombreuses histoires en parallèle, des digressions, des points où se recoupent les différents récits. Il faut suivre. Ce que j’ai bien aimé, ce sont les détails infimes au début du roman qui sont en réalité les indices d’autres histoires. J’ai trouvé la construction parfois maladroite - une digression trop longue, qui arrive sans crier gare par exemple - mais ce n’est pas gênant. Il y a deux fins, dont l’une m’a ravie, transportée, horrifiée, et l’autre m’a déçue. Je vous laisse le soin de deviner laquelle et laquelle - car vous lirez ce roman, n’est-ce pas chers amis?


Bien sûr il faut y croire un peu, bien sûr il faut se faire bon public, bien sûr il faut se laisser guider. C'est excessif, ça va dans tous les sens, mais cette oeuvre se lit d’une traite, ses images frappent et demeurent longtemps en vous - et ce n’est pas Artaud ou Breton (grands fans devant l’Eternel) qui me contrediront.


L'avis de Lilly, un poil moins convaincue.


mardi 17 novembre 2009

Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne - 1869


Nous sommes en 1866 et c’est la panique sur les océans; en effet un mystérieux monstre marin parcourt les eaux de plusieurs mers et taquine les navires de toutes nationalités. Une expédition s’organise alors - composée entre autres du naturaliste français Pierre Aronnax, de son domestique Conseil et de l’harponneur canadien Ned Land - dans le but de calmer le monstre en question. Seulement à ce jeu là, c’est le monstre qui gagne: le vaisseau est attaqué et coulé. Les personnages sus mentionnés se retrouvent précipités à la mer et parviennent à gagner un refuge, qui n’est autre que le dos du monstre. Ils s’aperçoivent bientôt qu’il s’agit d’un sous marin - le Nautilus contrôlé par le capitaine Nemo, qui les fait aussitôt prisonniers.


Ce qui fascine dans Vingt mille lieues sous les mers, c’est la possibilité d’une vie autre, dans un espace temps complètement coupé de celui des sociétés sur la terre ferme. On se croirait sur une autre planète, et pourtant nous ne sommes que sous les mers. Le capitaine Nemo ne demande rien au monde terrestre: toute sa nourriture, tous ses vêtements (je crains le pire), toute l’énergie qui fait avancer le sous-marin lui viennent de l’océan. Il est de plus impossible de rattacher le capitaine Nemo à une quelconque nationalité car non seulement il ne se revendique d’aucune, mais en plus il parle plusieurs langues.


Vingt mille lieues sous les mers est un roman très mystérieux: comme l’on voit tout à travers les yeux du narrateur, Pierre Aronnax, beaucoup de faits demeurent inexpliqués, par exemple les agissements de l’équipage. En effet, à part le Capitaine Nemo et son second, nos personnages ne rencontrent pratiquement personne et déduisent les activités à bord à partir de menus indices, comme les bruits (un hurlement de douleur constituant un indice plutôt terrifiant). Et beaucoup de choses se passent! Le Nautilus attaque, se fait attaquer, fuit, poursuit. Et de tout cela nos personnages - ainsi que le lecteur - ne savent que ce que le capitaine Nemo veut bien leur révéler.


Mais ce qui frappe le plus dans Vingt mille lieues sous les mers, c’est la beauté des fonds marins et des forêts aquatiques, la richesse de la vie animale. Les digressions scientifiques peuvent faire penser à du Moby Dick, donc si vous êtes hermétiques à ce style, passez votre chemin. Les descriptions (très très très longues, entraînez vous avec quelques passages de Balzac) sont autant de tableaux fabuleux et on comprend que malgré son état de prisonnier, Pierre Aronnax ne peut s’empêcher de se délecter de sa vie à bord du Nautilus. D'ailleurs, l'édition Hetzel (qui m'avait gracieusement été offerte par Elf en remerciement de la fidélité de mes parents)(vous me dites si mes confidences vous embarassent) comporte de magnifiques illustrations.



Vingt mille lieues à pied, ça use, ça use.. (pardon)



Ya la même chose à Disneyland!




Oups, spoiler!


Et enfin, un des plus beaux/sexy personnages de la littérature, le capitaine Nemo, qui est en réalité le véritable héros du roman, puisque tout se meut autour de lui, toutes les interrogations portent sur lui , tout dépend de lui - personnage hanté par son passé, en quête de justice et de vengeance dont il tait les motivations, homme de goût et de culture, savant fou, et surtout, véritable démiurge à l’origine d’un monde nouveau.


En un mot comme en cent, lancez vous chers amis! (et ensuite on passera à l’étape suivante: Moby Dick)(c'est du teasing ou je ne m'y connais pas!)